f(r)iction

les continents sauvages de la mémoire

Réécrire ma propre histoire peut paraitre monotone, ennuyeux à mourir, ou plus exactement donner l'impression que je repasse par le même chemin, ce qui n'a rien d'excitant, mais c'est faux : ma mémoire est un monde à elle seule, et ce monde est rempli de jungles insondables, peuplées de souvenirs sauvages et fuyants.

J'avance dans ma mémoire comme dans un territoire nouveau. Elle a ses propres villes, avec leur organisation propre, ses autoroutes et ses chemins escarpés. Il y a aussi des déserts, vides en apparences, mais emplis de vies cachées sous le sable et la roche. Parfois je suis le cours de rivières charriant des poissons d'espèces encore inconnues. Je fais des découvertes parfois fascinantes, et à l'approche d'une falaise, il m'arrive d'avoir un point de vue magnifique sur une vallée, un point de vue que je sais ne pouvoir avoir qu'une seule fois.

Je connais aussi mal ma mémoire qu'on pourrait prétendre connaitre un désert parce qu'on a déjà vu un grain de sable ou un morceau de roche. Après tout, dans toute ma vie, je ne suis jamais passée qu'une seule fois par le même chemin, à un instant donné. C'est en admettant que je n'ai jamais de certitude sur rien, puisque je ne fais jamais la même chose deux fois de la même façon et au même moment, que je sais avec force que ma mémoire n'attend plus que mes pas pour la traverser et la cartographier. Mais je prendrai aussi soin d'y laisser des parts de mystère, des continents où je ne marcherai pas, pour ne pas céder à la tentation de celui qui pense tout connaitre et n'attend plus rien du monde.

En quelque sorte, traverser ma mémoire, loin de permettre de récréer ce monde ci, ou de le retraverser, me permet de créer un troisième monde : le monde de celui qui traversait sa propre mémoire pour la découvrir.

Tentative de réconciliation

Depuis quelques jours, je deviens moins bête sauvage et je me surprend. Je suis agressive, impulsive, mais alors que j'avais peur que ça soit totalement insensé et dangereux de me laisser faire, il se trouve que l'attitude est en fait totalement cohérente. Donc je commence à ME faire confiance.

Certes, c'est plus facile pour les autres quand je suis un morceau de nougat mais c'est plus facile pour moi depuis que je me laisse suinter de mes diverses couches de peau. Je me dis aussi qu'avec le temps je vais me civiliser, et j'avais raison, mais je ne redeviens pas gentille pour autant. Je suis spontanée et avec un peu de recul, j'ai en fait le comportement de toutes ces vies accumulées. Certes, ça ne fait pas de moi un être humain, mais au moins je peux respirer derrière mon masque.

Dormir, c'est bien

"Il ne me reste plus qu'à accepter l'inévitable : cette vie est une vie ratée en quelque sorte. Je ne l'ai pas employée à bon escient. Je n'ai pas vécu en vain. Et pire encore, je ne pourrai pas retourner en arrière.

Je suis désormais forcé d'être véritable puisque j'ai définitivement banni les illusions de mon existence.

Je suis désormais forcé d'affronter mon identité et de faire avec. Je ne peux plus me cacher derrière qui que ce soit."

Douleur inconsolable de l'impalpable

"Tu vois, finalement, j'ai eu une bonne surprise hier, à laquelle je ne m'attendais pas, et que je n'attendais plus : j'arrive désormais parfaitement à supporter d'écouter des musiques que je pensai détester, du temps de l'unisson chaotique de mes trois essences. Des musiques agressives que la petite fille en bleu déteste par dessus tout. Elles correspondent même parfaitement à mon état d'esprit chaotique à géométrie variable.

Décidément, il y a des aventures qu'on ne peut vivre que seul.

Je suis fatigué. étrangement fatigué. Usé à la corde, la douleur glisse sur ma peau tel un serpent à la recherche de l'ombre. La douleur coule sur ma peau telle la pluie, de l'eau dégouline de moi. Ma sève s'échappe. Mon sang s'étale et tombe goutte à goutte sur ma peau transparente, des gouttes dans l'océan de ma chair sans goût.

Je sens le kaléidoscope de mes existences hurler en moi tel un mille-feuille enragé. Mes coussinets me démangent, je voudrai m'élancer parmi la foule, crier ma nature de loup à la gueule du monde, et courir sans fin, à la poursuite d'une proie, fantôme du temps, tout comme moi. Je sens l'oiseau bleu qui ne rêve que de s'échapper et de retourner à l'air, libre, ses plumes toutes déployées, l'air heureux de l'accueillir de nouveau dans son chant. Je le sens s'impatienter en moi. J'aimerai les libérer tous en même temps.

Je les ai libéré, j'ai lâché les démons, ma tempête s'étend tout autour de moi.

Le temps recommencera-t-il enfin à passer ?"

Symphonie multiple des couleurs de la mutinerie

"Maintenant deux homoncules à mes côtés.

Elle, bleu, petite fille perpétuellement enjouée et sérieuse à sa manière très particulière.

Lui, vert, petit garçon toujours un peu grognon et pourtant tellement attendrissant.

Ils me plaisent bien ces deux là. La plupart du temps ils me suivent sagement. Ils me parlent quelques fois. On discute de temps en temps. Ils sont gentils. Je tente de ne pas me laisser abuser par leurs charmes cependant. J'ai mon mot à dire moi aussi et c'est toujours moi qui décide à la fin. Je me vois un peu comme leur grande sœur, mais cette image arrive rapidement à épuisement. C'est tellement plus étrange. Je partage le temps qu'on passe ensemble, je décide des activités, je gère le temps, eux gère l'espace, magnifiquement. Peu de conflits. Souvent mon corps est négligé et malmené, mais je tente de rétablir les injustices et lui se défend bien. Manger quand c'est nécessaire. Marcher quand il y a besoin. Il faut aussi surtout veiller à ce qu'on s'amuse, pour le bonheur de la petite fille en bleu qui, étrangeté de la situation, est après tout le chef à bord, la plus âgée, l'initiatrice, si on exclue notre cher titan, maintenant bien loin, et l'univers, qui n'y peut rien.

Tout ce petit monde va bien.

Je les mélange parfois, quand rétablir l'harmonie devient nécessaire, quand leurs désaccords ne m'intéresse plus, mais ça arrive de moins en moins souvent. Ils sont comme moi, ils ont besoin de leur espace propre, pour développer leurs traits.

Je sais que je n'ai rien à attendre d'eux que des demandes pressantes et des remarques désobligeantes, mais après tout, ils ont peut-être gagné leur place comme ça. Pas nécessaires, ils ne sont là que pour me plaire et m'agacer. Je suis la transparence qui leur manquait pour être ensemble, ils sont les couleurs qui me manquaient pour ne pas rester vide."

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